5. Le dialogue des savoirs

Faire dialoguer les savoirs : un enjeu démocratique complexe

Les courants de pensée positivistes postulent que seule la science peut décrire le monde réel, d’autres propos pouvant apporter des idées, des sensibilités, qui sont légitimes mais pas objectifs. A l’opposé, les courants de type relativistes avancent que toutes les connaissances sont idéologiques et subjectives, que les sciences ne peuvent prétendre dire la vérité. Les praticiens du dialogue territorial, dans leur posture d’animation de la concertation, considèrent simplement qu’il y a différentes façons de questionner le monde, de construire de la connaissance et de lier celle-ci à l’action.

Etre ouvert à différents types de savoirs

La philosophe des sciences Isabelle Stengers nous invite à respecter différents types de savoirs et à retrouver le sens commun, c’est-à-dire la capacité de construire du sens en commun. Cela ne signifie pas se convaincre et « tomber d’accord », mais accepter d’écouter l’autre et de se laisser affecter par ce qu’il dit. Michel Serres, autre philosophe des sciences, se garde également de parler de la Science comme une conquérante de la Vérité, mais appelle à relégitimer les sciences dans leur pluralité, avec leurs vérités et leurs incertitudes.

Pour ces scientifiques, aucun savoir n’est légitime à faire taire les autres. L’enjeu d’un monde commun est de construire des savoirs « entre » et non des savoirs « sur » les questions et les problèmes que nous avons collectivement à résoudre.

Des dispositifs de dialogue démocratiques requièrent donc à la fois une expertise plurielle et l’échange entre différents types de savoirs. Une telle approche est démocratique, et a aussi le mérite d’être efficace et d’impliquer le partage des responsabilités lorsque des décisions complexes sont en jeu. Mais dans une démarche de dialogue, si tous les points de vue des participants sont légitimes, et peuvent bénéficier d’une écoute et d’une considération égales de la part de l’animateur, le partage de savoirs nécessite de la pédagogie, de la traduction, et du temps !

Accompagner l’échange de savoirs en concertation est en effet complexe. Certains savoirs se partagent plutôt sous forme de courbes, de cartes, de chiffres, de démonstrations théoriques. D’autres s’expriment sous forme de gestes, d’expérimentations in situ ou de récits. Des démarches concrètes de mise en dialogue des savoirs (voir le compte-rendu de l’atelier organisé par Comédie en octobre 2020) montrent que les savoirs locaux ne sont pas dissociables des lieux, des environnements, et des contextes de vie dans lesquels ils se sont construits. La compréhension de ces savoirs est autant intellectuelle que sensible. Elle nécessite de l’observation et de l’immersion. On pense parfois que ces savoirs sont a priori plus accessibles et diffusables à tout un chacun que les savoirs scientifiques et techniques. Mais ce n’est pas le cas : il est difficile de les décrire et de les rendre accessibles à des non-spécialistes des activités et des espaces qu’ils concernent. Des expériences de recherche participative révèlent également que les compétences des citoyens peuvent soutenir et enrichir la production de connaissances scientifiques, par les questions fondamentales qu’ils peuvent élaborer dans un cadre approprié et par leur aptitude à mettre en œuvre ou améliorer des protocoles de collecte de données.

Regard de deux témoins

Afin d’enrichir ces réflexions, nous avons sollicité deux témoins ayant été confrontés à des controverses techniques dans le cadre de dispositifs de dialogue. Michel Badré a fait partie de la commission en charge d’organiser et d’animer le débat public de 2019 sur les déchets radioactifs, sous égide de la Commission nationale du débat public (CNDP). Marie Eraud, chargée de mission à l’Ifrée, a piloté une concertation relative à un projet d’énergie renouvelable (entretiens en préparation).