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La concertation, on y pense souvent trop tard

Entretien avec Annick Cressens

Maire de Beaufort sur Doron, Vice-Présidente de la Communauté d’agglomération Arlysère, Conseillère départementale de Savoie déléguée au développement durable, Annick Cressens a expérimenté le dialogue territorial dans deux situations : un projet de déviation routière et l’aménagement des abords d’un barrage. Elle présente ici un retour d’expérience d’une élue engagée sur son territoire.

 

Moi, j’adore l’action publique. Mener un projet communal, c’est juste passionnant. Maire, Présidente de la communauté de communes puis Conseillère départementale… Je me retrouve avec beaucoup de casquettes. Malgré le fait d’être sensibilisée et formée à la concertation, j’y ai toujours pensé trop tard. Parce qu’au sein d’un conseil municipal, on a des projets et on est dans l’action.

La concertation, on y pense souvent trop tard

On avance, on avance et tout d’un coup on dit « zut, la concertation ! ». Ce n’est pas encore dans notre mode de pensée, ça ne vient pas d’emblée. On y pense toujours quand ça bloque.

Par exemple, sur le village d’Arêches, on avait monté un gros projet. Comme tous les villages, il est saturé par la circulation. On a un projet de déviation qui contourne le village. On y travaille sur le plan technique, la faisabilité, etc. Et bien évidemment, ça impacte des terrains privés. Donc, on rencontre les propriétaires pour leur présenter notre projet et forcément, il y a des blocages. Pourquoi on n’a pas concerté plus tôt ? J’appelle X, un professionnel de la concertation. Je lui demande d’intervenir, mais il me répond « Votre projet est tout ficelé, moi j’aurais pu intervenir avant, pour construire le projet avec les habitants ». Effectivement, c’était une évidence de dire ça, sauf qu’on y a pensé trop tard. Du coup, pas de concertation, on va rentrer dans une DUP (Déclaration d’Utilité Publique), on va exproprier, etc. Et évidemment ce n’est pas satisfaisant, d’abord parce que ça rallonge les délais et puis ça crée des tensions, des frustrations. C’est dommage. Car notre objectif, c’est bien d’améliorer la vie du village. Avec la concertation, je ne sais pas si les propriétaires auraient accepté le projet, mais au moins on aurait tout fait pour les associer et les mettre en confiance.

Car c’est toujours pareil : sur le plan général, tout le monde est d’accord sur le fait qu’il faut une déviation. Sur 600 habitants, le projet impacte 5 familles, qui au final, ont l’impression de payer pour les autres. C’est vrai, mais en même temps il faut bien qu’on passe quelque part et on passera toujours chez quelqu’un.

Il faut construire le projet avec les gens, pour qu’ils comprennent nos objectifs et nos choix. Car forcément, quand on construit un projet, au début on a tous les possibles. Puis petit à petit, on resserre en fonction des critères que l’on a : techniques (la pente est à plus de 10% donc, non), financier (on choisit évidemment l’option qui coûte le moins cher), réglementaires (c’est une zone protégée donc on ne peut pas…). Au départ, on a tous les possibles et, petit à petit, en fonction des critères qui s’imposent à nous, on arrive à une solution. C’est jamais la meilleure, mais c’est la moins mauvaise. Si les gens comprenaient cette espèce d’entonnoir, ils comprendraient mieux pourquoi on arrive chez eux et pas chez le voisin.

La concertation, cela améliore l’acceptation du projet

Le second avantage, c’est l’acceptation plus probable du projet. Quand on participe à ce processus, on comprend et on accepte. Parce qu’on a le temps, le temps du processus : au début on n’est pas content, mais après il y a ça, ça, ça…  Et on arrive à accepter les choses. Quand on arrive avec un projet ficelé et « boum » ça s’impose, les gens n’ont pas le temps de s’habituer à ce projet et de le mentaliser.

En tant qu’élu, on se sent bien dans ce processus de concertation, car on se sent moins seul. Quand on est dans un processus de concertation, on a une responsabilité partagée sur un projet, puisque chacun a sa place. Ça réduit ce sentiment d’isolement qu’on peut avoir en tant qu’élu et notamment quand on est Maire. C’est une responsabilité collective. Ce projet n’est pas le projet du Maire et du Conseil municipal, c’est le projet d’un groupe d’habitants, d’acteurs… Ça enlève les tensions et ça partage les responsabilités.

Sur un autre projet, qui consistait en l’aménagement des alentours d’un barrage, on a fait une concertation, pas tout de suite justement. Quand on a vu qu’il y avait un blocage, on a fait de la concertation et ça s’est bien passé. A l’origine, avec l’élu référent environnement, on était très contents d’aménager le barrage, d’en faire un site emblématique. On était fier de notre idée. Donc, on organise une réunion avec les agriculteurs pour leur présenter notre bonne idée. Puis « Mesdames, messieurs les agriculteurs, qu’en pensez-vous ? » Et là, un agriculteur se lève et nous dit : « Vous nous prenez pour qui ? On ne vous a pas attendu pour aménager le site, vous pouvez repartir ». Ça a été une vraie douche froide, alors qu’on arrivait avec un projet, rien de précis. Je ne m’attendais pas à ça, car ce n’était pas un sujet polémique. C’est alors qu’on est partis sur une concertation. On y croyait, donc on ne voulait pas s’arrêter comme ça. Une fois que la parole a été prise lors de cette réunion, personne n’a plus osé rien dire. Mais, lors de la concertation, tous ont été contactés et ont pu s’exprimer. On s’est rendu compte que tout le monde n’était pas opposé au projet. Du coup, les opposants ont été moins virulents. Pris individuellement, ça a créé une ambiance de travail plus sereine, surtout du dialogue. Ce n’est pas pour rien que ça s’appelle du dialogue territorial.

Ça a bien fonctionné, car c’était un projet pluripartenarial : la commune, EDF, les acteurs du territoire et quelques extérieurs. C’est une expérience positive donc ça donne envie de la reproduire. On touche à ces questions qui reviennent beaucoup actuellement de démocratie locale : comment faire participer les habitants au processus de développement de leur territoire ? Il ne s’agit pas d’élire un conseil municipal, de lui déléguer une responsabilité et de leur dire : « Maintenant vous vous débrouillez ». Comment ce conseil municipal travaille-t-il avec la population qui lui a donné – ou pas – son suffrage pour un développement concerté ?

La concertation, ce n’est pas un coût ni une perte de temps

Ce qui pourrait être négatif, c’est que ça prend du temps. Sauf que, lorsqu’on regarde globalement une action, le temps qu’on perd en amont dans la concertation, on le gagne après. Car de toute façon, les gens s’opposeront au projet. Ils ne pourront pas s’y opposer définitivement, mais il faudra lancer de nouvelles procédures qui prennent du temps, de l’énergie, de l’argent. Donc le temps est perdu après.

Attention, ça ne s’improvise pas d’animer une concertation. Je pense qu’il faut être extérieur, pas impliqué pour ne pas être pris à parti ou manquer d’objectivité. Il faut du recul et un savoir-faire, il faut donc un animateur extérieur. Faire appel à un bureau d’étude extérieur, ça coûte de l’argent. Comme ce n’est pas dans la culture aujourd’hui, ce n’est pas facile de faire adhérer l’ensemble du conseil municipal. Alors que l’argent et le temps qu’on dépense en concertation, on le gagne après. Mais dans un projet communal c’est plus difficile à faire rentrer cela dans notre culture, dans notre budget. Alors, on y pense souvent trop tard.

Il y a des limites à la concertation

Il y a un point qu’il faut verbaliser c’est la question de la décision. On peut avoir toutes les concertations que l’on veut, au bout du compte c’est quand même le conseil municipal qui décide. Et ça, il faut le dire d’emblée, ne pas donner d’illusions aux gens. Car après, on est un peu sur un marché de dupes. Il faut arriver à dire « On construit ensemble, mais la finalisation de ce projet passera par une décision du conseil municipal qui ne sera pas forcément la décision que vous souhaitez. » Mais on pourra expliquer cette décision, c’est le rôle de la délibération qui rend compte d’un argumentaire. Il ne faut pas créer de frustration, il faut que les choses soient claires. Si on n’explique pas bien les choses, ça peut entraîner une démobilisation des habitants. « On a discuté, on a dit plein de choses, on a fait des réunions et au bout du compte, vous avez décidé l’inverse de ce qu’on a dit. On ne reviendra plus discuter avec vous ». 

On ne peut pas faire de la concertation sur tout. On peut le faire pour les projets de développement de la commune, car ça concerne les gens et ça a un impact sur leur quotidien. Mais certains projets sont très réglementaires. Même nous [les élus], on nous demande de prendre la décision, mais en réalité ce n’est pas nous qui la prenons : c’est la loi, c’est l’État. On ne fait que se conformer à la loi. Pour tout ce qui est réglementaire et légal, il n’y a pas de concertation. Mais il faut faire de l’information, expliquer que ça s’impose à eux [les habitants] comme à nous.

Il faut un cadre pour un dialogue efficace entre l’élu et les habitants

Il est important que l’élu participe au dialogue pour qu’il y ait un contact direct avec les habitants. Et pour que les habitants entendent les contraintes qui s’imposent aux élus et réciproquement. C’est peut-être plus difficile à entendre, mais c’est aussi pour enrichir notre réflexion, car on n’est que 19 [élus] autour de la table. Sur un sujet précis, c’est important de prendre le temps. Il ne faut pas qu’il y ait l’intermédiaire des techniciens, car c’est aux élus d’être en relation avec les habitants. Ce sont eux qui les ont élus.

Il me semble qu’en tant qu’élus, nous sommes là de par la volonté des habitants et nous les représentons. Nous devons donc avoir un lien direct avec eux, au quotidien, et aussi sur tous les projets de développement que nous mettons en œuvre au sein du conseil municipal. Ce lien, il faut l’organiser pour enrichir notre réflexion, pour gagner du temps et pour avoir des projets qui répondent réellement aux besoins de la population. Pour toutes ces raisons, il me semble qu’il faut arriver à organiser cette concertation. La meilleure façon de le faire, c’est dans ce cadre qu’on appelle le dialogue territorial.

Propos recueillis par Hélène Cauchoix avec la participation de Géraldine Gallice, 2018.

Quelques informations

  • Type de fiche : Entretien
  • Département concerné :
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