2. La conception et la préparation du dispositif

Expertise : quelle place dans la concertation ?

L’apport de connaissances joue un grand rôle dans la concertation pour permettre la compréhension des problèmes et la recherche de solutions. A l’inverse, la concertation peut orienter utilement les études techniques. On pourrait donc penser que la concertation et l’expertise sont faits pour se compléter. En fait, ce n’est pas toujours le cas. L’intégration d’expertises techniques dans un processus de dialogue ne va pas de soi. Dans ce domaine, de nombreuses difficultés ont été rapportées par des praticiens mais il existe peu de retours d’expériences formalisés et très peu de recherches. C’est un chantier en cours. Nous proposons ici quelques pistes de réflexion et quelques expériences sur ce sujet.

Premier problème : le langage et les savoirs

Dans les concertations à fort contenu technique, où des experts interviennent ou bien où des études sont mobilisées pour alimenter la réflexion, les groupes sont composés de personnes dont les niveaux de connaissance sont très hétérogènes et qui ne se comprennent pas toujours bien. Certains peuvent avoir tendance à se taire par crainte de paraître peu compétents, d’autres peuvent disqualifier les remarques de ceux qu’ils considèrent comme des profanes. Le langage devient aussi un piège : des participants utilisent un jargon qui n’est pas compris par tout le monde et qui souligne les inégalités entre les participants, ils utilisent les mêmes mots avec des sens différents, ou au contraire des termes différents pour dire la même chose. Enfin, les savoirs dits « empiriques » (non académiques) sont souvent mal reconnus et l’expertise des participants est négligée alors qu’elle pourrait constituer une ressource.
Derrière toutes ces difficultés, il y a un enjeu de dialogue entre des personnes avec des niveaux de connaissance et des registres de connaissance différents. Cet enjeu appelle une attention particulière de la part de l’animateur.

Deuxième problème : le statut de l’expertise

D’un côté, certains experts tendent à présenter leurs études comme fournissant des vérités, alors que les données ou les modes de calcul sont parfois incertains, peu précis et reposent sur des hypothèses non explicitées. D’un autre côté, certains participants tendent à invoquer le parti-pris des experts sous prétexte qu’ils sont rémunérés par tel ou tel organisme, alors que cela n’est pas toujours justifié. Que la fiabilité et l’impartialité de l’expertise soient remis en cause dans un processus de concertation est inévitable et cela fait partie du jeu. Il est possible d’organiser, dans le cadre de la concertation, un débat sur les expertises, voire de réaliser des contre-expertises. Cela ne constitue pas un investissement perdu : ce travail de consolidation collective de ce que l’on sait et de ce que l’on ne sait pas permet très souvent de partir sur des bases qui ne seront plus contestées et de gagner du temps par la suite.

Mais il faut aussi se poser la question plus générale du rôle de l’expertise dans la prise de décision : quand est-elle nécessaire et quand ne l’est-elle pas ? On a parfois du mal à reconnaître qu’il faille décider dans un contexte de connaissance imparfaite et on préfère se donner un illusoire sentiment de sécurité. N’est-il pas préférable d’identifier les certitudes et les incertitudes afin de faire des propositions plus pertinentes ? Intégrer les incertitudes dans un processus de concertation peut faire partie de la méthode.

Troisième problème : l’articulation de la concertation et des études techniques

Trop souvent, les commanditaires de processus de concertation confient une mission d’animation du dialogue à leurs services ou à un prestataire, et une mission d’expertise technique à d’autres services ou d’autres prestataires, sans que les articulations entre ces deux missions soient véritablement étudiées. Même quand ces deux missions sont réunies en une seule et confiées à un prestataire unique, elles sont souvent distinguées dans la commande et prises en charge par un groupement qui mobilisera des personnes aux compétences différentes pour ces deux composantes de la mission. Or, un processus de concertation et un processus d’expertise, s’ils sont conduits parallèlement, peuvent amener à formuler des propositions différentes, voire antagoniques. Alors, les expertises techniques doivent-elles être mises au service du dialogue ou au contraire, la concertation doit-elle fertiliser une réflexion en premier lieu technique ?